mercredi 23 mai 2007

Contre le mauvais oeil

Le Journal of American Folklore a publié en 2006 un article intéressant de Kristin Peterson-Bidoshi intitulé "The Dordolec : Albanian House Dolls and the Evil Eye". Après une enquête auprès de quarante personnes (35 musulmans et 5 chrétiens), l'auteur met en évidence une pratique de préservation du mauvais oeil qui consiste à placer dans le jardin ou sur les murs de la maison un épouvantail ou un jouet comme une poupée ou une peluche. Elle liste aussi d'autres moyens de protections (amulette, ail, perle noir, fer à cheval, corne de mouton, drapeau ou oignons) qui sont autant d'éléments permettant d'éloigner ou tout au moins de détourner le mauvais oeil. Les interviews réalisées dans des localités autour de Tirana montrent que si la croyance au mauvais oeil est extrêmement répandue, les pratiques autour de cette croyance et les détails mêmes de celle-ci sont plutôt hétéroclites. Ainsi si 38 informateurs sur 40 croient au pouvoir de répulsion des épouvantails ou des poupées, seul 14 affirment l'efficacité des amulettes. Le véhicule même du mauvais oeil est sujet à débat : la majorité pense que celui-ci est porté par des inconnus ou des étrangers (ce qui colle bien avec l'idée que la magie est toujours le fait de l'autre) mais 17 pensent tout de même qu'un membre de leur famille peut agir ainsi contre eux. Enfin, seulement 3 personnes sur 40 sont capables d'identifier immédiatement un porteur du mauvais oeil. Les éléments ethnographiques apportés par cet article sont précieux. J'ai par contre du mal à suivre l'auteur sur son interprétation.
Pour elle, la croyance au mauvais oeil a connu une résurgence après la chute du régime communiste et les pratiques de protection seraient alors réapparues. Suivant une théorie émise par John M. Roberts, elle affirme que le retour à une société capitaliste dans laquelle les individus accumulent des richesses (accumulation impossible sous le régime communiste) provoque la crainte de la convoitise. Comme on sait que le mauvais oeil est l'expression d'une envie/jalousie incontrôlée, une société capitaliste ou tout au moins en transition économique serait propice au développement d'une telle croyance. L'utilisation d'éléments de protections non traditionnels comme les jouets en peluche (dans lesquels on trouve aussi bien des ours que des Schtroumpfs ou la Panthère rose) seraient également le signe d'un effet de la globalisation. Il me semble que, concernant la période communiste, il ne faut pas conclure trop vite sur la disparition des croyances. Si l'interdiction de la religion en 1967 a effectivement détruit tous les cadres institutionnels et les pratiques publiques, on ne peut pas exclure l'existence d'une vie religieuse. D'une part, la pratique s'est bien poursuivie jusqu'en 1967, malgré des tentatives d'intimidation de la part de militants communistes. J'en ai trouvé plusieurs témoignages dans les archives albanaises, y compris, par exemple, pour la protection du bétail (pourtant collectivisé). D'autre part, les pratiques ont pu continué en secret, bien que sous des formes différentes. Cela peut être le cas notamment des gestes pour se protéger du mauvais oeil. L'auteur a montré que les moyens de protections étaient multiples, que chacun pouvait avoir sa recette. On imagine bien que des formes différentes de préservation aient pu voir le jour sous la contrainte. Enfin, en ce qui concerne le point de départ de l'article - les épouvantails - il ne faut pas oublier que celui-ci a aussi une utilité agricole (protéger les jardins des oiseaux) qui a pu se poursuivre pendant le régime communiste. Que les pratiques aient évolué après 1991, nul ne peut le nier. Qu'elles soient la conséquence de l'émergence d'une société capitaliste, cela, me semble-t-il, reste à prouver. Il faudrait déjà savoir si c'est la croyance au mauvais oeil ou si ce sont ses manifestations publiques qui avaient réellement disparu...

Kristin PETERSON-BIDOSHI, "The Dordolec : Albanian House Dolls and the Evil Eye", Journal of American Folklore, vol. 119, n° 473, p. 337-355.
conditions explores ( Abstract : This study, based on forty taped interviews, considers the social and economicthat led to the sudden reemergence of evil eye beliefs and practices in Albania. Ithow the recent development of a highly stratified class system and the introduction ofindividual property ownership helped to increase the dependence of Albanians on the dordolecscarecrow) for protection of their newfound wealth. A discussion of the kukull, thestore-bought, stuffed animal version of the dordolec, offers insight into thepost-post-Communist Albanian trend to appropriate Western commodities into the local tradition.

Pour en savoir plus sur le mauvais oeil : Max CAISSON, "La science du mauvais oeil (malocchio)", Terrains, 30, mars 1998, p. 35-48.