mardi 29 mai 2007

La perception de la folie chez les Albanais

Roland Littlewood, du département d’Anthropologie et de Psychiatrie de l’University College de Londres, à qui l’ont doit déjà plusieurs articles d’ethnopsychologie sur l’Albanie, vient de sortir un article intitulé « Limits to Agency in Psychopathology : A Comparison of Trinidad and Albania » dans le dernier numéro de la revue Anthropology and Medicine (Avril 2007). Utilisant les données collectées sur deux de ses terrains (Trinidad dans les années 80 et l’Albanie dans les années 2000), l’auteur nous propose de saisir la perception des pathologies psychiatriques et leurs conséquences dans l’action et la volition dans un village de pêcheurs des Caraïbes et un village catholique des montagnes du nord de l’Albanie. La comparaison entre les deux fait ressortir deux perceptions différentes du monde. Si à Trinidad les idées psychologiques, religieuses ou morales s’entremêlent facilement, les villageois albanais recourent plus facilement à des explications externes, c’est-à-dire d’ordre économique ou social. Je donnerais ici seulement quelques résultats obtenus à partir des données albanaises.

Le fou dans la langue populaire est principalement désigné par budallë que l’on traduit plutôt en français par « idiot » alors que le mot çmenduri plus proche de notre sens de « fou » est un terme qui semble plus médical. Le fou serait celui qui agit sans réfléchir, qui formule des paroles incompréhensibles, qui se parle à lui-même et fait des gestes étranges. Le mot budallë est utilisé aussi pour désigner une personne en état d’ébriété. Contrairement à Trinibad, les Albanais ne semblent pas considérer le fou comme sérieusement dangereux. De fait, alors que dans les Caraïbes, on tente de faire sortir le fou de la société (par l’internement), les Albanais tentent au maximum de s’en occuper et de les garder à domicile. Il est curieux ici que R. Littlewood, à ce propos, ne se soit pas interroger sur les structures proposées par les autorités médicales. Pour les villageois, les causes de la folie sont multiples : on peut naître fou mais on peut aussi le devenir. Il ressort nettement que le fait de devenir fou est le plus souvent la conséquence d’une pression extérieure comme les conditions économiques ou un stress trop fort. Les liens avec la vieillesse sont peu mis en avant. Il n’y a pas de mots utilisés pour « sénile », on parlera seulement de « vieil homme » ou « vieille femme ». La croyance en une folie provoquée par le mauvais œil ne semble pas très élaborée parmi la population du village étudié. Toutefois l’auteur nous donne quelques renseignements sur le mauvais œil : son caractère inconscient et hérité ; quelques moyens de protection ; le fait que ce sont les femmes qui connaissent les mots de la guérison (précisons que dans ce village catholique, les mots utilisés sont issus du latin). Il mentionne aussi une croyance parallèle au mauvais œil, celui de l’ombre noire (hije e zezë) qui a cependant des conséquences moins graves.


Roland LITTLEWOOD, « « Limits to Agency in Psychopathology : A Comparison of Trinidad and Albania », Anthropology and Medicine, vol 14, 1, april 2007, p. 95-114.

Abstract : Comparative anthropology at a distance is acceptable providing we use ethnographic findings to see how apparent similarities might actually differ in the field: 'aiming for comparison with the non-comparability of phenomena kept firmly in mind'. This paper contrasts the limits of agency in local understandings of 'psychopathology' for two societies: a fishing village in Trinidad and an agricultural mountain village in Albania. The work madness does in each reflects rather different histories and cultures - with a more dynamic and metaphorical resonance for the voluntarist Caribbean than for prescriptive Northern Albania.