Lors du colloque Les Balkans dispersés : Statuts, projets, mémoires, liens sociaux, organisé en partenariat avec le Conseil de l’Europe, la revue Transeuropéennes, le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et le Courrier des Balkans, le 14 octobre 2006 à la Maison de l’Europe de Paris, les participants ont unanimement constaté l’absence de véritable société civile dans les Balkans. Beaucoup d’acteurs sociaux et d’intellectuels de la région étaient présents et tous se sont accordés sur ce constat. Il semblait pour certains qu’on pouvait lire dans cette absence l’héritage du modèle d’homo sovieticus développé par les régimes communistes. Si le constat, compte-tenu de l’origine des participants, valait surtout pour l’ex-Yougoslavie, il faut, me semble-t-il l‘étendre à toute la région. En effet, dans un pays comme l’Albanie, la société civile n’a, là aussi, pas réussi à émerger sur la scène publique. Un mouvement citoyen a certes vu le jour (MJAFT, « Assez ! ») mais son influence est assez réduite quoique ses actions soient relativement médiatisées. Les manifestations organisées par MJAFT rassemblent très difficilement la centaine de personnes, sur des revendications touchant pourtant la totalité de la population (problème d’électricité, d’eau, de santé etc.). Les syndicats albanais sont encore moins influents. Les conditions de travail sont pourtant déplorables dans beaucoup d’entreprises mais rien ne semble pousser les gens à se réunir dans des organisations représentatives. J’avais fait dans un texte précédent le constat de l’absence également de véritable combat idéologique, le débat politique portant plus sur les personnes et la politique elle-même étant avant tout dictée par les instances internationales qui cherchent à imposer le consensus et leur vision des choses.
La lecture du Plaidoyer en faveur de l’intolérance de Slavoj Zizek (publié en 2004 aux éditions Climats) aide à comprendre ce phénomène. Le philosophe slovène, directeur de recherches à l’Institut d’Etudes Sociales de Ljubljana, y développe, à la suite de Jacques Rancière, la notion de « post-politique » qui convient bien à la situation des Balkans :
« Dans la post-politique, le conflit entre des visions idéologiques globales incarnées par différentes parties en lutte pour le pouvoir se voit remplacé par la collaboration entre technocrates éclairés [NB : les technocrates étant, dans les cas des Balkans, les représentants des instances internationales] (économistes, experts ès opinion publique…) et tenant du multiculturalisme libéral ; à travers un processus de négociation des intérêts, un compromis est atteint sous la forme d’un consensus plus ou moins universel. La post-politique met de cette manière l’accent sur la nécessité de se délester des vieilles divisions idéologiques et de se confronter à de nouveaux enjeux, armés de la nécessaire connaissance de l’expert et de la libre délibération soucieuse des demandes et des besoins réels de la population. » (p. 39-40)
Pour Slavoj Zizek, la chute des régimes communistes a provoqué une « dépolitisation de l’économie », le consensus se faisant désormais autour du capitalisme comme seul système économique possible. Cependant, dans certains cas, cette dépolitisation aurait provoqué l’impossibilité énoncée de débattre du fonctionnement de cette économie :
« La grande nouvelle de la « fin de l’idéologie » de l’âge post-politique contemporain est la dépolitisation radicale de la sphère de l’économie : la manière dont l’économie fonctionne (la nécessité de mettre un terme à la sécurité sociale, etc.) est acceptée comme une simple manifestation de l’état des choses objectif. Pourtant, aussi longtemps que sera acceptée cette dépolitisation fondamentale de la sphère économique, l’ensemble du discours sur une citoyenneté active, sur un débat public conduisant à des décisions collectives responsables, etc., restera circonscrits aux enjeux « culturels » des différences religieuses, sexuelles, ethniques et autres modes de vie, sans avoir d’influence sur le niveau auquel sont prises des décisions qui, à un moment ou à un autre, nous affecteront tous. » (p. 147)
« L’ironie de l’histoire est que, dans les pays anciennement communistes d’Europe de l’Est, les communistes « réformateurs » furent les premiers à apprendre cette leçon. […] Grâce à leurs liens privilégiés avec les capitalistes nouvellement apparus (pour la plupart des membres de l’ancienne nomenklatura ayant « privatisé » les entreprises qu’ils dirigeaient), ils sont d’abord, et avant tout, le parti du Capital ; en outre, pour effacer les traces de leur brève mais néanmoins assez traumatisante expérience avec la société civile politiquement active, ils défendent férocement, comme un credo, une rapide désidéologisation, un retrait de l’engagement civique actif dans la société laissant la place à un consumérisme passif, apolitique. » (p. 149)
