vendredi 18 mai 2007

L'histoire albanaise vue du square

Si on me demandait de résumer en quelques lignes l'histoire de l'Albanie de ces quinze dernières années, je crois que je citerais volontiers le texte de Fatos Kongoli que je vous donne en lecture ici. En racontant l'histoire d'un square de Tirana, en une page de son roman Peau de Chien, paru en 2003 en albanais et en 2005 pour la version française, l'auteur nous donne une vision en accéléré des bouleversements post-communistes, le sentiment d'accélération étant sans doute partagé par la majorité de la population : chute du communisme et effacement des traces de la dictature ; apparition d'un capitalisme plus ou moins contrôlé ; surgissement des trafics maffieux et développement de la corruption.

"Tout près de notre immeuble, côté façade, au-delà d’une petite rue pleine de trous, où, de très bonne heure, circulent toutes sortes de véhicules, s’étend un square triangulaire. J’ignore si ce square a jamais eu un nom. Sur deux de ses côtés, il est bordé d’immeubles, sur les deux autres de deux petites rues qui se croisent. Il y a quelques années, là, il n’y avait qu’un jardin public. Au beau milieu de ce jardin, sur un piédestal de marbre, se dressait une statue, copie réduite de la statue géante du centre-ville, à côté du musée d'Histoire. Certains prétendaient que la statue du square en question n’était pas la même que celle de la place face au musée d’Histoire. D’après eux, cette statue au port si altier était celle de Staline. Selon d’autres, elle était celle de Haxhi Qamil. Mais un nombre non négligeable de gens persistaient à croire qu’il s’agissait de la statue de Marx. Dans ces conditions, je l’appellerai tout simplement « la statue », sans autre précision.

Un jour, la foule, furieuse contre l’attitude hautaine de la statue, l’a déboulonnée. Elle l’a donc renversée, traînée dans les rues du quartier. Cela s’est passé le même jour, à la même heure, à la même minute où une autre foule en colère, beaucoup plus importante, mille fois plus importante que la foule de notre square périphérique, a traîné la statue du centre-ville dans les rues de la capitale. Mais cette histoire est déjà oubliée. Pendant quelque temps, notre square est resté avec son jardin et son piédestal vide. Par la suite, pas très loin du piédestal, quelqu’un a fait construire un kiosque, s’est mis à vendre hamburgers, friands et boissons rafraîchissantes. Après avoir gagné beaucoup d’argent en vendant ces produits – les mauvaises langues disent que ce commerce servait de paravent à un autre commerce, louche celui-là, où trempaient aussi des policiers –, le propriétaire du kiosque s’est enfui au Canada. Avant son départ, toutefois, il a vendu son kiosque à quelqu’un d’autre qui l’a agrandi, l’a recouvert d’une tente, entouré d’une enceinte faite de balustrade et de chaînes, y a placé des sièges, à l’intérieur comme à l’extérieur, le transformant ainsi en bistrot. Pour conjurer le mauvais œil, il a appelé son bistrot « Le Piédestal vide ». Soit parce qu’un peu plus loin il y avait un arrêt d’autobus, c’est-à-dire un endroit fourmillant de monde, soit parce qu’il était devenu un point d’attraction pour tous les hommes oisifs du quartier, le bistrot ne désemplissait jamais."
(Fatos Kongoli, Peau de chien, trad. Edmond Tupja, Paris, Rivages, 2005, p. 17-18)