Dans son dernier livre, Peut-on ne peut pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi (Editions Agone, 2007), le philosophe Jacques Bouveresse se lance dans une critique assez vive du pragmatisme développé par William James. Il estime que la position pragmatique vis-à-vis de la croyance – regarder toutes sortes de croyances comme vraies pour ceux qui y croient (en résumant schématiquement) – est intenable et y oppose le besoin d’une éthique de la croyance qui permettrait de faire le tri entre croyances acceptables et inacceptables, ce tri se faisant à l’aide d’une analyse rationnelle. « Demander à quelqu’un de respecter une croyance que son intellect considère comme stupide et/ou sa conscience comme moralement répugnante revient sûrement à exiger de lui une chose qui est tout à fait abusive et, de toute façon, probablement au-dessus de ses forces », nous dit-il (p. 73).
Il me semble que Jacques Bouveresse oublie ici que la posture de l’observateur de croyances n’est pas forcément unique. La posture du citoyen engagé réclame bien sûr une éthique de la croyance : on peut, dans cette posture, difficilement accepter par exemple la croyance en l’inégalité des races. Mais ne peut-il pas exister une posture neutre dans laquelle se placerait un anthropologue, un historien ou un sociologue ? On ne peut nier que l’approche pragmatique de la croyance a permis à l’anthropologie religieuse d’avancer. On l’a vu en tout cas ces dernières années dans la recherche française. Albert Piette en est un bon exemple, lui qui a posé le concept de « théisme méthodologique » pour mettre en avant l’importance de la posture pragmatique face à la croyance, posture dans laquelle le chercheur serait amené à considérer comme vraie, pour son analyse et non pour lui-même, l’existence d’êtres surnaturels (voir à ce sujet, son livre Le fait religieux. Une théorie de la religion ordinaire, Paris, Economica, 2003, p. 35-54). Dans le même temps, l’excellent livre d’Elisabeth Claverie sur les apparitions de la Vierge à Medjugorje en ex-Yougoslavie (Les Guerres de
La question se pose bien évidemment au-delà de l’étude de la religion. Le chercheur doit-il par exemple démonter les mythes nationaux pour, grâce à sa science, mettre d’accord deux camps opposés ? Ainsi, est-ce le rôle des sciences sociales de régler un conflit comme celui du Kosovo dans lequel les Serbes d’une part prétendent y avoir le berceau de leur nation et les Albanophones d’autre part en être les véritables autochtones ? Il me semble qu’au contraire, le chercheur se doit de mettre à jour ces mythes pour en expliciter les conséquences et non en rechercher – le plus souvent vainement – les origines afin de les démonter. Rappelons-nous que le plus mauvais chapitre des Rois thaumaturges de Marc Bloch est le dernier dans lequel il tente une explication du miracle…
