Dans une période où leur autonomie et leur nécessité sont tour à tour ou simultanément menacées, les sciences sociales doivent affirmer un objet commun, le monde habité, et poser cet objet comme leur objet, c’est-à-dire le fruit d’un projet de science. Cet objet n’est donc pas un objet désigné, comme on désignerait à des experts un morceau de réel déjà découpé sur lequel devrait s’exercer leur jugement partiel ; il ne doit pas être non plus un objet empêché, soumis à restriction, simulation ou dissimulation. Cet objet n’est pas non plus seulement un objet donné, ou plutôt, doit être d’autant plus construit qu’il est donné; il doit être ce qu’on appelle un "terrain", élaboré par un protocole scientifique librement consenti. Il doit enfin être restitué, sous des formes dont les technologies contemporaines bouleversent la temporalité.
Cette conception d’un terrain des sciences sociales n’est nullement réservée à la discipline anthropologique, même si le terrain en est une sorte d’emblème. L’objet désigné à l’expert n’est pas le redoutable privilège des sociologues, même s’ils ont pu être spécialement exposés à sa séduction. La ruse face à la contrainte n’a pas seulement obligé l’historien, même si l’enjeu de l’accès aux archives d’État a souvent été décisif dans ses enquêtes.
L’objet des sciences sociales est un objet polymorphe, écrit, sonore, visuel, et c’est sous toutes ses formes qu’il se donne et qu’il se construit. Une épistémologie et une éthique du terrain d’enquête mobilisent donc aussi bien les spécialistes du texte et de l’écrit que ceux de l’image, aussi bien les spécialistes de la langue que ceux de la parole et de l’expression sonore.
Penser le terrain, c’est manifester les sciences sociales dans leur ensemble comme savoir critique du réel.
Lundi 22 octobre. Rendre le terrain: nouvelles pratiques, nouvelles technologies
9h30 - 12h30. L’"empathie" comme condition de la compréhension?
- Introduction et modération: Danièle Hervieu-Léger
- Alban Bensa: "Empathie et objectivité: retour sur une expérience ethnographique de longue durée"
- Marie Miran: "La dynamique des regards croisés chercheurs/acteurs. Les études sur l’islam dans le contexte sub-saharien"
- Emmanuel Terray: "Terrain et théorie"
14h30 - 17h30. Enregistrement et restitution: nouvelles donnes
- Modération: Marc Abélès
- Bernard Müller: "L'ethnologue sur des terrains mouvants: enquêtes sur les butins des guerres coloniales, aujourd'hui"
- André Gunthert: "Internet et les images. Les nouveaux ressorts de la servitude volontaire"
- Jean-Paul Colleyn: "Le nouveau statut des images et l'avenir de l'anthropologie"
- Françoise Zonabend: "Restitution et construction de l’objet en ethnologie du proche"
18h - 20h. Projections et débat
- Modération: Marc Piault
- The land of war canoes (présenté par Emmanuel Désveaux)
- Bury the spear! (présenté par le réalisateur, Ivo Strecker, et par Eloi Ficquet)
Mardi 23 octobre. Le terrain entre critique et marché
9h30 - 12h30. Qu’est-ce qu’une science sociale critique?
- Modération: Sabina Loriga
- Frédéric Nef: "Construire, déconstruire, reconstruire la notion de terrain"
- Francis Zimmermann: "L’Europe aire culturelle : déplacements de terrain"
- Louis Pinto: "Autour de la sociologie critique"
- Pierre-Michel Menger: "Critique scientifique et critique sociale"
14h30 - 18h30. Recherche sur contrat et recherche fondamentale
- Pierre Olivier de Sardan: "L’expérience du Lasdel: une recherche fondamentale financée par des institutions de développement"
- Jacques Sapir: "L’analyse économique et l’expertise au risque de l’instrumentalisation politique: Russie, 1992-1999"
- Paul-André Rosental: "Recherche financée, recherche engagée"
- Alain Touraine: réflexions
Mercredi 24 octobre. Accéder au terrain: l’enquête face à ses obstacles
9h30 - 12h30. Le savant et l’intellectuel: engagement et distance dans l’enquête
- Modération: André Burguière
- Alain Blum: "De l’URSS à la Russie contemporaine: terrain de recherche, terrain politique"
- Gilles Bataillon: "Chroniques miskitues. Observation et description d'une guerre civile centraméricaine (1981-1990)"
- Christian Lamouroux: "Regarder les fleurs depuis son cheval: un historien 'sur le terrain'"
14h30 - 18h30. Simulation, dissimulation, déplacements
- Michel Agier: "Places et déplacements de l’ethnologue sur le terrain"
- Philippe Bourgois: "La violence dans nos terrains de recherches. Une rétrospective ethnographique sur 25 années"
- Giorgio Blundo: "Entre dissimulation et dévoilement. Enjeux et conséquences d'une enquête anthropologique sur la corruption"
- Maurice Godelier: réflexions
Il n'y a pour l'instant pas eu d'annonce officielle du programme de ces Débats de l'EHESS. Je tiens l'information du blog d'André Gunthert.
