vendredi 1 février 2008

Les Albanais de Paris et la rue Monsieur le Prince (2)

En parcourant le journal de Besnik Mustafaj publié sous le titre Pages réservées. Un Albanais à Paris (Paris, Grasset, 1996), portant sur les années 1994-1995 alors qu'il était ambassadeur à Paris, je me suis aperçu qu'il fallait rectifier légèrement le témoignage d'Enver Hoxha (j'ai envie de dire comme d'habitude) que j'avais indiqué précédemment. En effet, Besnik Mustafaj a reçu à Paris l'étudiant qui avait hébergé Enver Hoxha en 1933. On s'aperçoit alors que le nom donné par le dictateur albanais n'est pas le vrai nom. Il s'agit en fait de Hasan Jero et non de Qemal Karagjozi. On obtient également une précision sur l'emplacement de l'hôtel ayant abrité les deux jeunes hommes. Il se situerait au 65 de la rue Monsieur le Prince, donc l'immeuble à côté du cinéma "Les 3 Luxembourg". Comme le texte est intéressant en lui-même (à prendre peut-être également avec précaution sur certains points), je vous le donne ici :

[Hasan] Jero vivait alors dans une pension, 65 rue Monsieur le Prince, avec un autre étudiant albanais. Au coeur du Quartier Latin, a-t-il dit tout fier en nous guidant pour aller la visiter. Un jour, l'un de ses amis, étudiant albanais lui aussi, pria Jero d'aider un de leurs concitoyens dont la bourse d'étude était interrompue à Montpellier. il s'appelait Enver Hodja. Il était monté à Paris sans un sou en poche et sans aucun projet d'avenir. hasan Jero ne le connaissait pas et n'avait jamais entendu parler d'Enver Hodja. Mais il accepta de l'aider. Il paierait le restaurant.
- Solidarité naturelle d'étudiants et surtout envers un compatriote, dit Jero sans aucun regret. Un sourire espiègle planait sur son visagze tiré.
Ses conditions de vie le lui permettaient. Jero était fils d'une famille aisée. Cela dura environ cinq mois.
Temps suffisant pour faire connaissance avec Enver Hodja. Pour apprendre que sa bourse n'avait pas été interrompue par l'Etat albanais en raison d'une quelconque activité politique déplaisante, comme il le prétendrait plus tard dans ses nombreuses autobiographies, mais parce qu'il n'avait réussi aucun examen. Durant ces deux ans, il ne s'était présenté devant aucun jury à l'Université de Montpellier. Ces cinq mois lui permirent aussi d'apprendre une chose encore plus grave, que plus tard Enver Hodja ne supporterait pas qu'on sache. A Paris, il marchait avec une canne. Non par snobisme de dandy ou caprice de jeunesse. Il marchait avec difficulté. Au bout de quelques jours, il fut obligé de se confier à son bienfaiteur : il avait une maladie vénérienne. Jero, en tant qu'étudiant en médecine, le convainquit d'aller consulter et l'accompagna plusieurs fois à l'hôpital Broca. A ses frais bien sûr.
Ils allaient se retrouver sans tarder. Dans le même camp, naturellement : l'antifasciste. Et ils allaient en sortir vainqueurs.
Quand, douze années après le départ du 65 rue Monsieur le Prince, Enver Hodja fut devenu l'homme le plus puissant d'Albanie [...], il n'oublia pas le bienfaiteur de ses temps difficiles et le récompensa en le jetant en prison avec l'accusation intolérable : espion des services secrets français. Il n'avait pas besoin de preuves. Il le connaissait personnellement. Sous la même accusation et de la même manière, il condamna également le traducteur Jusuf Vrioni. Et la plus grande partie de ceux qui avaient étudié en France dans les années trente, période qui devait coïncider avec celle de la formation communiste d'Enver Hodja. C'est pourquoi les témoins inopportuns du genre de Hasan Jero devaient disparaître. Le nouveau maître du pays devait se construire un passé en accord avec les intérêts d'un pouvoir qu'il visait de garder jusqu'à la fin de sa vie. (p. 66-67)