jeudi 31 janvier 2008

Les Albanais de Paris et la rue Monsieur Le Prince

Quand le Centre d'Anthropologie Religieuse Européenne, dont je faisais alors partie, s'est installé rue Monsieur Le Prince (dans le 6ème arrondissement), j'étais loin d'imaginé que nous nous rapprochions d'un des lieux de sociabilité des Albanais de Paris dans l'Entre-deux-guerres. Deux témoignages autobiographiques ouvrent en effet cette piste.
Le premier, auquel je n'ai au début apporté que peu de crédit étant donné le manque de fiabilité historique attribué à l'auteur, est celui que donne Enver Hoxha dans son livre de souvenirs intitulé Années de jeunesse (édité à titre posthume en 1988 par les éditions "8 Nëntori") et dans lequel il revient sur son séjour en France. A son arrivée à Paris (en 1933), il dit s'être installé dans un hôtel situé rue Monsieur Le Prince, partageant sa chambre avec un certain Qemal Karagjozi (p. 206-207). Celui-ci, arrivé avant lui à Paris, lui donne alors quelques combines pour se rendre la vie plus facile :
- Ici à Paris il faut tout apprendre. Quant à la bouftance, dit Qemal, on ira becqueter là où les autres copains et moi allons, "chez Lazare".
- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? demandai-je, parce que je pensais aussi aux jours difficiles qui pouvaient venir.
- C'est un "Albanoche" de Përmet, il parle français comme les bicots [NdT : en français dans le texte], mais il n'a pas mauvais coeur. Si on tarde à le payer, il ne te force pas ; si tu dépasses un mois ou un mois et demi, il te sert seulement une soupe et un morceau de pain, si tu tardes deux mois, il te dit : "Fourre-toi dans la cuisine et fais la vaisselle, tu boufferas ensuite". (p. 208)
Et il poursuit :
Nous allâmes donc ce jour-là déjeuner chez "Lazare", nous y rencontrâmes le docteur Remzi Fico, Sinan Imami, etc. Nous serrâmes la main de Lazare, qui me demanda :
- Tu viens d'arriver à Paris ? d'où es-tu ?
- De Gjirokastër, étudiant ! lui répondis-je.
- Nous sommes tous des "pays". Il y a ici un tas de garçons de Gjirokastër!"
[après le repas, Enver Hoxha discute avec Lazar]
- Lazo, poursuivis-je, en lui versant un acompte de 400 francs, il se peut que parfois je tarde à te payer, tu me feras quelquefois un peu crédit.
- Tu n'es ni le premier ni le dernier, me répliqua-t-il et, en riant, il ajouta : Le vieux Lazare en a vu de toutes les couleurs avec les étudiants. (p. 209)
A noter que l'auteur mentionne l'existe d'un autre restaurant albanais à Paris, sans en préciser l'adresse, tenu par le frère d'un certain Qazim Mulleti.

Le deuxième témoignage vient corroborer les dires d'Enver Hoxha sur l'existence d'un lieu de sociabilité pour les Albanais de Paris dans la rue Monsieur Le Prince. Il s'agit des mémoires de Shefqet Ndroqi, déjà présenté ici. Fin mars 1939, celui-ci lit dans le journal le risque que court l'Albanie d'une occupation italienne. Il nous raconte :
Cette nouvelle m'a troublé et même alarmé. Bien entendu, j'en ai immédiatement parlé avec Hiqmet, puis, tous deux, nous avons rencontré d'autres collègues présents à Paris, pour les prévénir que nous allions organiser une réunion rue Monsieur Le Prince, au restaurant Llazar, un albanais de Permet. Le lendemain, tous les étudiants albanais en cours de spécialisation à Paris étaient réunis. Il y avait aussi d'autres Albanais s'y trouvant occasionnellement, comme le Dr. Ymer Dishnica et Fiari Dishnica, Burhan Juka, Muçi Koço Koto et son gendre, Petrit Hoxha et Murrat Kalludhi, en tout une trentaine de personnes. (p. 24)
La réunion déboucha sur une lettre des étudiants albanais de Paris adressée au roi Zog, affirmant qu'ils étaient prêts à rentrer au pays pour combattre à ses côtés. La lettre fut confié à Burhan Juka, fils du Ministre des Affaires étrangères.

Ces deux témoignages concordent donc dans l'idée d'un lieu de réunion des Albanais de Paris rue Monsieur le Prince, dans un restaurant tenu par un albanais de Permet, prénommé Lazar ou Llazar. Il reste donc à identifier ce personnage, les raisons et les circonstances de son installation à Paris au coeur du quartier latin, mais aussi à identifier précisément le lieu dans rue Monsieur Le Prince. Malheureusement, je n'ai pas pour l'instant d'autres informations mais je serais heureux si quelqu'un ayant connu ce restaurant personnellement ou en ayant entendu parler me donne les informations en sa possession. Cela contribuerait à écrire l'histoire de l'immigration albanaise à Paris dans les années 30...