Jeudi 27 novembre 2008, l'émission de France 2 "Envoyé spécial" diffusait un reportage intitulé "Albanie, le prix du sang", réalisé par Angélique Kourounis et Franck Dhelens. Le résumé donné sur le site de l'émission parle de lui-même :
Commençons par le début : le Kanun, mot ottoman désignant la loi, dérivé du grec kanôn qui a donné le droit canon en français. En résumé rapide, le Kanun c'est la loi. En Albanie, pas n'importe quelle loi : il correspond à ce qu'on a l'habitude d'appeler en France le droit coutumier, c'est-à-dire une loi non écrite forgée sur le consensus établi dans une communauté autour d'actes répétés. Un juriste l'expliquerait mieux que moi, mais l'esprit est là. Le Kanun en Albanie est donc un droit coutumier, mis en place à travers les siècles et connaissant, de part sa nature, une multiplicité de variantes locales (Kanun de Lek Dukagjin, de Skenderbeu, etc.). La plus célèbre des variantes est celle de Lek Dukagjin, dont une version a été mise par écrit par le père Shtjefën Gjeçov dans les années 1930, non pour être utilisée comme recueil de droit mais bel et bien comme témoignage ethnographique à un moment où l'Etat albanais se construit et installe un code civil. Le Kanun dont on parle et que l'on peut lire aujourd'hui est donc un état des lieux à un instant précis, fait à un moment où celui-ci commence à perdre de son influence (cette perte ne se faisant que progressivement). En tant que droit coutumier, le Kanun gère tous les aspects de la vie sociale : famille, travail, propriété, rapports aux autorités, délits, crimes, honneur, etc. S'il est vrai que des articles du Kanun portent sur la réparation des crimes de sang ou d'honneur, il ne faut donc pas oublier que le Kanun n'est pas la loi du sang mais bien un ensemble de règles s'appliquant au quotidien et permettant de gérer la vie de la communauté. Réduire le Kanun à la vendetta, comme le font systématiquement les journalistes, est donc une erreur gravissime qui dénote une méconnaissance profonde de l'histoire et de la société albanaise. D'autant que le Kanun ne définit pas la vengeance comme une fin en soi, mais prévoit toute une série de mesures de reconciliation avant d'en arriver à cette extrémité qui fait l'objet d'une comptabilité précise. permettant d'éviter que le conflit perdure à travers les générations. Précisons enfin que le Kanun dont l'on parle ne concerne pas toute l'Albanie mais seulement une partie du nord du pays.
Ce problème étymologique passé, venons-en au contenu lui-même de ce type de reportage : la "loi du sang" aujourd'hui en Albanie. D'après nos journalistes, près d'un tiers de la population serait concerné, soit, si on se réfère au dernier recensement, plus d'un million d'habitants... Les chiffres paraissent d'entrée complètement fantaisistes. Mon intention n'est évidemment pas de nier l'existence du phénomène de la vendetta mais de le ramener à des proportions plus raisonnables et d'essayer de réfléchir un peu autour de ce problème. Différentes ONG albanaises , comme le Groupe Albanais pour les Droits de l'Homme ou encore le Comité de la Réconciliation Nationale, s'en occupent fort heureusement et produisent des statistiques d'après leur travail de terrain. Le phénomène de gjakmarrja (litt. "la prise de sang, c'est-à-dire la vendetta) a connu une véritable explosion autour de l'année 1997 et des évènements qui ont fait basculer l'Albanie à cette époque dans le désordre complet. En 1998, on comptait près de 2500 familles touchées par la vendetta. On sortait alors des troubles violents de 1997 pendant lesquels les dépôts d'armes avaient été pillés. L'effondrement momentanné de l'Etat et ce pillage avait ouvert la voie à une certaine folie collective et la tentation était grande de se servir de ces armes que tout le monde ou presque avait sous la main. Passé ce moment délicat et après les premières années de travail des ONG locales, le nombre de familles concernées a fortement baissé. En 2001, elles n'étaient plus que 1300 à devoir se cacher et le nombre s'est stabilisé autour de 700 à partir de 2003-2004. Le chiffre est encore important mais nous sommes loins des milliers de familles citées régulièrement dans les reportages.
Il faudrait ensuite réfléchir à l'acte de gjakmarrja lui-même. Que signifie-t-il vraiment aujourd'hui ? Dès le règne du roi Zog, l'Etat a beaucoup fait pour lutter contre ce fléau. Le régime communiste avait pratiquement résorbé le problème. Sa résurgence dans l'Albanie démocratique s'est faite sous différentes conditions : émergence de réseaux de banditisme, crise profonde de 1997 et éparpillement des réserves d'armes, lenteur et corruption du système judiciaire. L'ensemble fait que les crimes de sang ont augmenté pendant la première décennie du régime démocratique mais qu'ils ont aussi diminué avec le renforcement de l'Etat. Il resterait encore à savoir comment les individus se reférent au Kanun lui-même. Agissent-ils sous son influence ou y font-ils référence après coup pour justifier leur acte ? Le Kanun régit-il encore le règlement des conflits en Albanie ou est-il seulement un prétexte ? La question est légitime et essentielle tant ce qui se fait aujourd'hui au nom du Kanun ou qu'on attribue au Kanun est souvent bien éloigné de son essence même. Et qu'en est-il de ceux qui ne cherchent pas vengeance ? Finalement ce sont toujours les chiffres bruts qui sont donnés mais jamais les proportions. Or cette connaissance est à mon avis indispensable pour comprendre la criminalité en Albanie. Il est à parier que l'interprétation serait tout autre. Il serait souhaitable également qu'une véritable étude sociologique soit menée : qui sont ces familles concernées ? Qui les menacent ? Comment commence le conflit ? Ont-ils des liens avec le banditisme ? Mais ce travail n'est jamais fait par les journalistes envoyés sur place à la recherche d'un bon sujet (mille fois traité d'ailleurs)... Et évidemment, on n'interrogera jamais non plus les anthropologues qui ont travaillé sur la question...
En attendant, on stigmatise un pays dans lequel il n'y aurait pas d'Etat et où règnerait la loi du sang. C'est faire peu de cas du travail des ONG, des services gouvernementaux et des Albanais eux-mêmes... Si chaque offense ou conflit finissait dans un bain de sang, les cimetières seraient bien pleins. Heureusement, tel n'est pas le cas et on peut encore marcher dans les rues des villes albanaises sans se faire assassiner. Ce serait peut-être l'occasion de faire des reportages sur des sujets plus intéressants, montrant l'Albanie telle qu'elle est devenue ces dernières années, avec ses progrès et ses difficultés bien sûr, mais sans le sang sur les murs et des familles enfermés comme unique image. L'Albanie mérite mieux que ça. Mais l'audimat serait-il au rendez-vous ?
La vendetta sévit en Albanie. Au nom d’une loi moyenâgeuse venue directement des montagnes, le Kanun. Ce code de valeurs d’un autre âge, interdit du temps du communisme, autorise, en cas d’agression mortelle sur un membre de sa famille, la vengeance. L’agresseur peut être tué, une vengeance qui s’exerce même sur des enfants. C’est la loi du sang. La seule que respectent les Albanais qui n’ont plus confiance en leur Etat et en leurs institutions. Des milliers de familles sont donc condamnées à vivre dans la clandestinité. Des enfants restent cloîtrés des années sans aller à l’école, des hommes ne peuvent pas aller travailler, sous peine d’être assassinés. Envoyé spécial raconte l’histoire d’Alfred, 13 ans, et Pietri, 24 ans, qui vivent barricadés derrière de hauts murs gris. Dans toutes les villes du pays, il existe les quartiers des emmurés. Un tiers de la population albanaise est touché de près ou de loin par le Kanun. C’est une question d’honneur et l’honneur a un prix en Albanie : le prix du sang.Le résumé, rédigé par les journalistes de l'émission, est assez significatif de ce qu'on pourrait appeler la maladie infantile du journalisme, à savoir le sensationnalisme. Car pour qu'une émission diffuse un reportage sur l'Albanie, deux fois sur trois, il faut qu'il y soit question de loi du sang, de vendetta, en un mot du Kanun. Et évidemment, le téléspectateur n'y a pas échappé ce jeudi. Rendez-vous compte, ce pays aux portes de l'Europe (pardon, en Europe:-)), vit encore dans le cadre d'une "loi moyenâgeuse" et ses habitants ne respectent que "la loi du sang". De quoi dégouter quiconque désirant aller se promener dans un pays en plein développement et d'imaginer immédiatement l'Albanie comme un immense terrain de règlements de compte. La réalité quotidienne est tout autre, mais ça les journalistes ne vous le diront pas, amis téléspectateurs...
Commençons par le début : le Kanun, mot ottoman désignant la loi, dérivé du grec kanôn qui a donné le droit canon en français. En résumé rapide, le Kanun c'est la loi. En Albanie, pas n'importe quelle loi : il correspond à ce qu'on a l'habitude d'appeler en France le droit coutumier, c'est-à-dire une loi non écrite forgée sur le consensus établi dans une communauté autour d'actes répétés. Un juriste l'expliquerait mieux que moi, mais l'esprit est là. Le Kanun en Albanie est donc un droit coutumier, mis en place à travers les siècles et connaissant, de part sa nature, une multiplicité de variantes locales (Kanun de Lek Dukagjin, de Skenderbeu, etc.). La plus célèbre des variantes est celle de Lek Dukagjin, dont une version a été mise par écrit par le père Shtjefën Gjeçov dans les années 1930, non pour être utilisée comme recueil de droit mais bel et bien comme témoignage ethnographique à un moment où l'Etat albanais se construit et installe un code civil. Le Kanun dont on parle et que l'on peut lire aujourd'hui est donc un état des lieux à un instant précis, fait à un moment où celui-ci commence à perdre de son influence (cette perte ne se faisant que progressivement). En tant que droit coutumier, le Kanun gère tous les aspects de la vie sociale : famille, travail, propriété, rapports aux autorités, délits, crimes, honneur, etc. S'il est vrai que des articles du Kanun portent sur la réparation des crimes de sang ou d'honneur, il ne faut donc pas oublier que le Kanun n'est pas la loi du sang mais bien un ensemble de règles s'appliquant au quotidien et permettant de gérer la vie de la communauté. Réduire le Kanun à la vendetta, comme le font systématiquement les journalistes, est donc une erreur gravissime qui dénote une méconnaissance profonde de l'histoire et de la société albanaise. D'autant que le Kanun ne définit pas la vengeance comme une fin en soi, mais prévoit toute une série de mesures de reconciliation avant d'en arriver à cette extrémité qui fait l'objet d'une comptabilité précise. permettant d'éviter que le conflit perdure à travers les générations. Précisons enfin que le Kanun dont l'on parle ne concerne pas toute l'Albanie mais seulement une partie du nord du pays.
Ce problème étymologique passé, venons-en au contenu lui-même de ce type de reportage : la "loi du sang" aujourd'hui en Albanie. D'après nos journalistes, près d'un tiers de la population serait concerné, soit, si on se réfère au dernier recensement, plus d'un million d'habitants... Les chiffres paraissent d'entrée complètement fantaisistes. Mon intention n'est évidemment pas de nier l'existence du phénomène de la vendetta mais de le ramener à des proportions plus raisonnables et d'essayer de réfléchir un peu autour de ce problème. Différentes ONG albanaises , comme le Groupe Albanais pour les Droits de l'Homme ou encore le Comité de la Réconciliation Nationale, s'en occupent fort heureusement et produisent des statistiques d'après leur travail de terrain. Le phénomène de gjakmarrja (litt. "la prise de sang, c'est-à-dire la vendetta) a connu une véritable explosion autour de l'année 1997 et des évènements qui ont fait basculer l'Albanie à cette époque dans le désordre complet. En 1998, on comptait près de 2500 familles touchées par la vendetta. On sortait alors des troubles violents de 1997 pendant lesquels les dépôts d'armes avaient été pillés. L'effondrement momentanné de l'Etat et ce pillage avait ouvert la voie à une certaine folie collective et la tentation était grande de se servir de ces armes que tout le monde ou presque avait sous la main. Passé ce moment délicat et après les premières années de travail des ONG locales, le nombre de familles concernées a fortement baissé. En 2001, elles n'étaient plus que 1300 à devoir se cacher et le nombre s'est stabilisé autour de 700 à partir de 2003-2004. Le chiffre est encore important mais nous sommes loins des milliers de familles citées régulièrement dans les reportages.
Il faudrait ensuite réfléchir à l'acte de gjakmarrja lui-même. Que signifie-t-il vraiment aujourd'hui ? Dès le règne du roi Zog, l'Etat a beaucoup fait pour lutter contre ce fléau. Le régime communiste avait pratiquement résorbé le problème. Sa résurgence dans l'Albanie démocratique s'est faite sous différentes conditions : émergence de réseaux de banditisme, crise profonde de 1997 et éparpillement des réserves d'armes, lenteur et corruption du système judiciaire. L'ensemble fait que les crimes de sang ont augmenté pendant la première décennie du régime démocratique mais qu'ils ont aussi diminué avec le renforcement de l'Etat. Il resterait encore à savoir comment les individus se reférent au Kanun lui-même. Agissent-ils sous son influence ou y font-ils référence après coup pour justifier leur acte ? Le Kanun régit-il encore le règlement des conflits en Albanie ou est-il seulement un prétexte ? La question est légitime et essentielle tant ce qui se fait aujourd'hui au nom du Kanun ou qu'on attribue au Kanun est souvent bien éloigné de son essence même. Et qu'en est-il de ceux qui ne cherchent pas vengeance ? Finalement ce sont toujours les chiffres bruts qui sont donnés mais jamais les proportions. Or cette connaissance est à mon avis indispensable pour comprendre la criminalité en Albanie. Il est à parier que l'interprétation serait tout autre. Il serait souhaitable également qu'une véritable étude sociologique soit menée : qui sont ces familles concernées ? Qui les menacent ? Comment commence le conflit ? Ont-ils des liens avec le banditisme ? Mais ce travail n'est jamais fait par les journalistes envoyés sur place à la recherche d'un bon sujet (mille fois traité d'ailleurs)... Et évidemment, on n'interrogera jamais non plus les anthropologues qui ont travaillé sur la question...
En attendant, on stigmatise un pays dans lequel il n'y aurait pas d'Etat et où règnerait la loi du sang. C'est faire peu de cas du travail des ONG, des services gouvernementaux et des Albanais eux-mêmes... Si chaque offense ou conflit finissait dans un bain de sang, les cimetières seraient bien pleins. Heureusement, tel n'est pas le cas et on peut encore marcher dans les rues des villes albanaises sans se faire assassiner. Ce serait peut-être l'occasion de faire des reportages sur des sujets plus intéressants, montrant l'Albanie telle qu'elle est devenue ces dernières années, avec ses progrès et ses difficultés bien sûr, mais sans le sang sur les murs et des familles enfermés comme unique image. L'Albanie mérite mieux que ça. Mais l'audimat serait-il au rendez-vous ?
