mercredi 21 janvier 2009

Quelques clés pour l’élection albanaise de juin 2009

(Photo : "Bienvenue à Saligrad", slogan anti-Berisha pour une campagne du mouvement Mjaft, Tirana, 2008)


Le président de la République albanaise, Bamir Topi, a décrété la semaine dernière la date des élections parlementaires au 28 juin 2009, affirmant dans la foulée qu’il s’agirait des dernières élections de la transition. Autrement dit, ces élections doivent marquer l’entrée définitive de l’Albanie dans le régime démocratique, selon les standards des organisations européennes. Si les élections de 2005 et 2007 s’étaient dans l’ensemble bien passées, plusieurs problèmes avaient été relevés par les observateurs internationaux et l’Union Européenne avait averti l’Albanie que les élections de 2009 seraient un véritable test en vue d’une adhésion future. Une question reste cependant : l’Albanie sera-t-elle prête à temps pour ces élections ? La nouvelle loi électorale n’a été décrétée que le 29 décembre dernier, après des négociations mouvementées entre les différents partis (dont certains représentants avaient même entamé une grève de la faim dans le parlement) et tous les partis n’ont pas accepté le nouveau code électoral. De plus, l'administration doit fournir des cartes d'identités à tous les citoyens ne possédant pas de passeports avant le mois de juin, la nouvelle loi électorale stipulant l'obligation de la présentation d'une pièce d'identité lors du vote (alors qu'un simple certificat avec photo suffisait auparavant)…



Quel bilan pour Berisha ?


Il est évident que le résultat de l’élection de juin 2009 se jouera en grande partie sur le bilan de la majorité sortante dirigée par Sali Berisha et le Parti Démocratique (PD), d’autant plus que celui-ci a déjà annoncé sa retraite en cas de défaite.

Dans l’ensemble de ces quatre dernières années, on ne peut objectivement pas dire que le bilan de son gouvernement soit mauvais. Son mandat a été celui de la ratification de l’Accord d’Association et de Stabilisation avec l’Union Européenne qui ouvre la voie à une candidature prochaine. Il a été celui aussi d’un renforcement des liens avec les Etats-Unis dont le sommet a été atteint lors de la visite du président Bush en 2007. Cependant, l’Albanie n’a pas semblé être en mesure de privilégier un partenaire plutôt que l'autre et pourrait le payer dans les prochaines années. En politique intérieure, le mandat a surtout été marqué par une amélioration progressive des infrastructures routières en vue d’une ouverture au tourisme international qui semble pour l’instant mal engagée. L’aéroport a également été entièrement rénové. Du point de vue économique, toujours, le gouvernement de Sali Berisha a entrepris une réforme de la fiscalité et lancé le projet « Albanie, 1 euro » pour inciter les investissements mais ce dernier plan n’a pas vraiment convaincu. La lutte contre la corruption a connu des hauts et des bas. Les démarches administratives ont été réformées dans ce sens mais, alors que Sali Berisha tenait un discours volontariste sur ce sujet, la corruption a touché de plein fouet le gouvernement.

Car, ce que la population albanaise pourrait retenir de ce mandat, c’est effectivement les différents scandales qui ont éclaboussé directement le gouvernement, à commencer par l’arrestation en septembre 2007 du secrétaire d’Etat aux transports et de ses principaux collaborateurs pour le détournement de l’argent destiné à la construction de l’autoroute Durrës-Kukës. Toutefois, l’héritage le plus lourd à gérer dans cette campagne électorale sera sans doute pour le Parti Démocratique celui du traumatisme causé par l’explosion du dépôt d’armes de Gërdec, dans la banlieue de Tirana, qui a entraîné la démission du ministre de la Défense et la mise à jour de graves problèmes autour de ces dépôts. Une affaire ne venant jamais seule, ce même ministre semble avoir été mouillé dans un trafic de munitions chinoises entre l’Albanie, les USA et l’Afghanistan qui a failli coûter sa place à l’ambassadeur américain. Pour finir avec les points négatifs de ce mandat, il faut noter les très mauvaises relations que Sali Berisha a entretenu avec une partie de la presse (écrite et audiovisuelle), notamment le principal groupe du pays, Top Media, ce qui pourrait lui coûter cher pendant la campagne.



Vers la fin des petits partis ?


En vérité, au-delà du discrédit du monde politique, ces affaires ont révélé un problème plus politique pour Sali Berisha : celui de la difficile gestion d’une majorité composite. Les ministres touchés par les affaires ne sont en effet pas issus du Parti Démocratique mais de petits partis gravitant autour du grand parti de la droite albanaise. Le secrétariat d’Etat aux transports était ainsi entre les mains du Parti Démocrate-Chrétien (PDK) et les individus inculpés en étaient tous membres. Cette affaire a provoqué l’éclatement de ce parti qui défend depuis sa création des valeurs chrétiennes et entend réintroduire la morale dans la politique. Ce sont d’ailleurs les membres historiques du PDK qui ont mené la fronde contre leur leader, Nard Ndoka, ministre de la Santé aux résultats catastrophiques et renvoyé du gouvernement en juillet 2008. Quant au ministre de la Défense, il était issu du Parti Républicain (PR). Ce même parti a manœuvré pour réobtenir un poste ministériel après la démission du ministre de la Défense et a obtenu celui de la Santé, attribué à la fille d’un des principaux leaders du PR…

Or les petits partis de droites ne doivent leur existence qu'aux accords électoraux passés avec le Parti Démocratique. Leur existence sert essentiellement à capter une partie de l'électorat attirée par une idéologie non représentée dans le PD (par exemple la démocratie chrétienne) ou à permettre à des anciens membres du PD de créer leur propre structure sans rester sous la houlette de Sali Berisha (c'est le cas par exemple du Nouveau Parti Démocratique de Genc Pollo). Ces partis ne parviennent à réunir des voix sur leur nom qu'uniquement grâce au soutien du Parti Démocratique lors des campagnes électorales pendant lesquelles ce dernier appelle à voter pour tel ou tel parti, selon les zones ,dans le cadre du scrutin proportionnel (qui assurait l'élection de 40 députés), tandis que les petits partis ne présentaient même pas un candidat contre le PD au scrutin nominal (dans 100 circonscriptions). Ce qu'on appelle en Albanie le phénomène de Dushku, largement critiqué puisqu'il fausse la représentation au parlement. Mais sous ce mandat de Sali Berisha, il est évident que l'existence des petits partis a posé de multiples problèmes, chacun réclamant un poste ministériel sans avoir forcément des hommes compétents à y placer.

A gauche, les petits partis semblent également en recul mais sous un modèle différent. Le principal parti, le Parti Socialiste, n'a en effet pas affaire au même nombre de petits partis. Mieux, le temps passé dans l'opposition a permis un renforcement de son hégémonie. Ainsi le Mouvement socialiste pour l'Intégration (LSI) de l'ancien premier ministre Ilir Meta, créé en scission du PS, n'a pas réussi de réelles percées, faute d'une ligne cohérente. Il a d'ailleurs connu un certain nombre de désertions, notamment pendant l'été 2008 quand plusieurs centaines de militants ont fini par rejoindre le PS, y compris dans la région de Bérat, fief d'Ilir Meta. Des négociations ont également été tentées pour réunir le Parti Social Démocrate et le Parti Socialiste. Ils devraient selon toute vraisemblance faire front uni lors de la prochaine campagne. Quant à Fatos Nano, ancien leader du PS, sa tentative de créer un nouveau parti au centre semble avoir échoué.

Le coup de grâce a été donné aux petits partis lors de la réforme du code électoral, sur laquelle je reviendrais dans un autre texte, et qui a vu l'union du PS et du PD pour mettre en place un mode de scrutin proportionnel par zone rendant impossible le phénomène de Dushku et par là-même la possibilité de redistribution des voix des deux grands partis en faveur des petits. Il est donc fortement probable qu'on assiste en juin à une véritable bipolarisation de la vie politique albanaise.



Et la gauche ?


Si le bilan contrasté du PD semble ouvrir un boulevard au Parti Socialiste, celui-ci devra tout de même convaincre sans se contenter de ramasser les voix des anti-Berisha dont le nombre n'a cessé de croître. Il a pour cela plusieurs atouts. Tout d'abord, contrairement au PD, le PS a su renouveler sa tête. Dès la défaite de 2005, Fatos Nano a été mis en minorité au profit du maire de Tirana, Edi Rama. A tel point que lors de l'élection présidentielle de 2007 (le président étant élu par le parlement), les députés socialistes ont refusé de soutenir la candidature de leur ancien leader, à quelques exceptions près. Compte-tenu de l'impopularité de Fatos Nano, c'est bien évidemment un atout non négligeable. De plus, le choix d'Edi Rama comme chef du parti donne au PS un bilan à défendre : celui de la mairie de Tirana, ville la plus moderne d'Albanie dont la rénovation s'est faite sous l'impulsion d'Edi Rama. Enfin, ces derniers temps, le PS a pu tenter de retrouver une identité de gauche, qu'elle avait perdue avec Fatos Nano (et avec l'exercice du pouvoir ?) en soutenant entre autre la longue grève des mineurs albanais. Notons également que le Parti Socialiste a commencé sa campagne depuis l'été dernier pendant lequel Edi Rama a fait une tournée en Albanie, dans le même style que la campagne de démocratie participative de Ségolène Royal en France.

Reste à savoir ce que feront les mouvements plus contestataires comme Mjaft ou G99…



Les enjeux de l'élection


Quant aux enjeux de l'élection, on peut les résumer en trois points :

- Tout d'abord, l'enjeu principal est la réussite de l'élection elle-même. En effet, sa non-conformité aux normes internationales signerait l'éloignement quasi-définitif de toute perspective européenne à moyen terme. Pour l'instant, si les petits partis comme le PDK et le LSI font encore entendre des voix discordantes, le PS et le PD donne l'impression de vouloir s'entendre pour une organisation optimale.

- De fait, ce sont les perspectives européennes qui seront au centre des débats et qui, en même temps, provoqueront peut-être l'absence de véritables débats, le PS et le PD étant dans les grandes lignes plutôt d'accord à ce sujet.

- Outre les questions de personnes (toujours fortes en Albanie lors des élections), le débat sur la politique intérieure devrait tourner autour de la poursuite du renouvellement et de la construction des infrastructures nécessaires au développement du pays : réseau routier et production électrique en tête. Il est possible aussi le Parti Socialiste mette l'accent sur un projet véritable pour les campagnes, comme ce fut le cas lors de la tournée d'été 2008.

Reste à savoir de quelle manière la crise économique viendra s'inviter dans cette campagne…

A suivre donc…