Dans une de ses Lettres de prisons datée du 12 octobre 1931 (lettre 217 de l'édition Gallimard de 1971), Gramsci se confie à sa correspondante sur ses origines. Il y dit que son père était d'origine albanaise, sa famille étant arrivée en Italie vers 1821. Son père était Francesco Gramsci, né en 1860 à Gaeta et dont le père était colonel de carabiniers. Compte-tenu des dates, on peut supposer que c'est l'arrière-grand-père d'Antonio Gramsci qui est venu s'installer en Italie, plus précisément dans le royaume des Deux Siciles (sud de l'Italie). On sait que le sud de l'Italie a accueilli depuis le XVIe siècle la communauté arbëresh. Il y a eu une grande vague d'émigration à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, principalement d'Albanais chrétiens originaires d'Himarë refusant de se convertir à l'Islam. Le grand-père de Gramsci a-t-il fait parti de cette vague ? Gramsci semble mettre cette migration dans le contexte du début de la guerre d'indépendance grecque auquel d'ailleurs un certain nombre d'Albanais ont participé. Toujours est-il qu'il ne s'est pas intégré comme les autres migrants à la communauté arbëresh puisque son fils, Francesco, est né dans le Latium, ce même Francesco s'installant ensuite en Sardaigne où est né Gramsci.
Faut-il voir dans ces faits l'origine d'un autre évènement ? Lors de la seconde guerre mondiale, après l'arrivée des troupes allemandes en Albanie, 1500 soldats italiens (qui faisaient partie de la force d'occupation fasciste) ont rejoint le Mouvement de Libération Nationale (communistes d'Enver Hoxha) et on les a incorporé pour la plupart dans le bataillon nommé "Antonio Gramsci". Honorait-on par ce nom uniquement le marxiste italien ou également l'origine albanaise du fondateur du PCI ?
La lettre de Gramsci, dans lequel il rejette toute forme de racisme, est également intéressante du fait qu'elle décrit très bien l'assimilation d'une famille migrante dans la société italienne et l'absence de grief à ce sujet.
Je vous en donne donc l'extrait qui nous intéresse :
La question des races envisagée en dehors de l'anthropologie et des études préhistoriques ne m'intéresse pas. C'est ainsi que ton allusion à l'importance des tombeaux pour ce qui a trait aux civilisations est sans valeur; cela n'est vrai que pour les temps les plus reculés, pour lesquels les tombeaux sont les seuls monuments que le temps n'ait pas détruits et parce que dans les tombeaux, à côté du défunt, étaient placés les objets de la vie quotidienne. De toute façon ces tombeaux ne nous livrent qu'un aperçu très limité de l'époque où ils ont été construits : l'histoire des mœurs et pour une partie l'histoire des rites religieux. Encore se rapportent-ils aux classes élevées et riches et souvent aux dominateurs étrangers du pays, et non au peuple. Moi-même je n'ai aucune race : mon père est d'origine albanaise récente (la famille s'est enfuie d'Épire avant ou pendant les guerres de 1821 et s'est italianisée rapidement); ma grand-mère était une Gonzalez et descendait de quelque famille italo-espagnole de l'Italie méridionale (comme il en est tant resté après la fin de la domination espagnole); ma mère est sarde par son père et par sa mère et la Sardaigne ne fut réunie au Piémont qu'en 1847 après avoir été un fief personnel et un patrimoine des princes piémontais, qui l'avaient reçue en échange de la Sicile qui était trop éloignée et moins facile à défendre. Cependant ma culture est italienne et c'est mon monde à moi : je n'ai jamais eu l'impression d'être déchiré entre deux mondes, bien que cela ait été écrit dans le Giornale d'Italia de mars 1920, où un article de deux colonnes expliquait mon activité politique à Turin, entre autres, par le fait que j'étais Sarde, et non Piémontais ou Sicilien, etc. Le fait que j'étais d'origine albanaise ne fut pas mis en avant, parce que Crispi était lui aussi Albanais, il avait été élevé dans un collège albanais et parlait albanais. D'ailleurs en Italie ces problèmes ne se sont jamais posés et personne en Ligurie ne s'effraie si un marin ramène au pays une épouse noire. Personne ne va la toucher avec un doigt humide de salive pour voir si le noir s'en va, et personne ne croit que le noir va déteindre sur les draps.
