mercredi 19 décembre 2007

Y a-t-il un intérêt anthropologique à Facebook ?

Vaste question me direz-vous qui n'a pour seul objectif que de tirer un trait sur le discours anti-facebook ambiant visant notamment l'inutilité du concept. Evidemment, vous imaginez bien que je ne répondrai pas à la question de façon exhaustive et argumentée, cela nous vaudrait des heures de discussion. Il me semble toutefois qu'il faut retenir au moins une chose sur Facebook : l'objectif premier de ses créateurs est de mettre en relation des gens ayant des points communs, soit dans leurs parcours, soit dans leurs goûts. Qui dit mise en relation, dit apparition d'un lien qu'on pourra appeler rapidement social. Il faudra bien sûr définir ce qu'on entend par « lien social » sur Internet et se demander si le Net crée de nouveaux liens sociaux comme il peut créer de nouvelles formes d'art (sur les nouvelles formes d'art, je vous renvoie au blog d'André Gunthert). Si vous parcourez Facebook pour retrouver vos anciens camarades d'université, il faut bien admettre qu'on n'y voit pas immédiatement l'intérêt. Par contre, si vous commencez à vous intéresser à des groupes précis (sociaux, identitaires), l'observation de Facebook devient beaucoup moins ennuyeuse.
Je prendrais un exemple avec les membres albanais inscrits sur Facebook. Le premier problème qui se pose, ici, serait de se demander qu'est-ce qu'être albanais sur Facebook ? Se déclarer albanais ? Afficher d'une manière ou d'une autre son albanité ? De fait, on peut choisir d'être albanais en choisissant le network "Albania". Cependant, comme une objection exemplaire, c'est ce network que j'ai choisi afin de pouvoir mieux rentrer en contact avec des Albanais et je ne me considère pas comme albanais ! Les photos peuvent jouer un rôle majeur : s'afficher avec le drapeau, avec une écharpe où serait inscrit "Albania" peuvent être des solutions. Afficher un nom à consonance albanaise est une autre possibilité. Les noms de familles albanais sont ainsi pour la plupart facilement identifiables. Enfin, il reste la solution la plus évidente : créer des groupes où l'on affiche ses liens avec d'autres albanais (à l'aide de la fonction "friends") et où les discussions se font en albanais. C'est là que la langue joue un rôle majeur. Si la langue de Facebook est l'anglais, l'utilisation dans les discussion boards de la langue albanaise exclue de fait les non-albanophones et crée bien un lieu de rencontres communautaire.


Au delà de la création de groupes communautaires, l'observation ethnographique de Facebook permet d'envisager des pratiques collectives autour d'une cause, d'un sujet ou d'une personne. Ces pratiques peuvent aussi être des pratiques dévotionnelles qui, pour le coup, sont inédites puisque permises par ce nouvel outil. Ainsi s'est formé un groupe intitulé "Mother Teresa. The saint of our time" qui comptait lors de ma consultation 998 membres. Il y en a d'autres consacrés à cette bienheureuse mais c'est sur celui-là que je me suis attardé (notamment en raison du fait que c'était le plus important en effectif). Si j'ai bien compris (mais je n'en suis pas sûr), la consultation de la liste des membres se fait dans l'ordre d'arrivée dans le groupe, en commençant par le plus récent. On remarque que les plus anciens membres ont tous des noms à consonance latino-américaine, appartenant très certainement à des catholiques. Puis, après une bonne centaine de membres, commencent à apparaître des noms albanais. J’appelle abusivement albanais toute personne ayant un nom identifiable immédiatement comme albanais, ce qui donne un chiffre minimum et ne conduit pas à l’exhaustivité. Ces mêmes albanais contrôlent depuis lors le groupe. Les trois officers sont albanais et huit administrateurs sur 25 également. En parcourant la liste des membres, on peut identifier environ 210 membres comme albanais ou étant d'origine albanaise. Ce qui veut dire que plus d'un cinquième des membres de ce groupe dédié à Mère Teresa sont d'origine albanaise. De plus, une discussion sur trois ouvertes est en langue albanaise. Et enfin, les citations de Mère Teresa mise en exergue rappellent en leur grande majorité son origine albanaise. Les photos affichées sont aussi révélatrices : sur seize images, quatre montrent la religieuse avec le drapeau albanais (dont les trois plus récentes). A celles-ci, il faut ajouter une photographie légendée en albanais. On a donc bien à faire ici à une affirmation identitaire. Les Albanais ont toujours proclamé Mère Teresa (née dans une famille albanaise de Macédoine) comme une des leurs et l’identification Mère Teresa/Albanie va en s’accentuant ces dernières années. L’étude de ce groupe sur Facebook va bien dans ce sens. C’est d’autant plus frappant que l’origine géographique (quand elle peut être identifiée) met en avant ce qu’on peut appeler la diaspora albanaise (la majorité venant sans surprise d’Amérique du Nord). 34 seulement ont choisi comme network « Albania ». Il y a donc un réel attachement à la figure de Mère Teresa parmi les Albanais, qu’ils soient en Albanie ou à l’étranger, qu’ils soient effectivement citoyens albanais ou seulement d’origine albanaise. On remarquera que cet attachement est en majorité féminin à 62 %, ce qui rappelle en fin de compte la dévotion à la Vierge. J’emploie ici le mot de dévotion et fais une allusion religieuse mais il reste à déterminer si cet attachement est ou non religieux. Là commence peut-être la principale difficulté d’interprétation du phénomène. Qu’est-ce qui pousse finalement ces gens à s’inscrire dans un groupe dédié à Mère Teresa ? Pour les Albanais, on pourrait penser à du patriotisme. Cependant, si le contingent albanais dans ce groupe semble relativement important, l’adhésion est loin d’être massive. Le network « Albania » regroupe près de 6500 membres, or seuls 34 sont inscrits dans ce groupe. On peut donc penser que c’est bien autre chose qui les attire ici. Un début de réponse peut être donné à partir de la lecture du Wall. Un certain nombre d’Albanais (mais pas seulement eux) y donne leur appréciation sur l’œuvre de Mère Teresa, disent ce qu’elle représente pour eux. Certains vont même jusqu’à relater une rencontre, une bénédiction et affichent leurs souvenirs (collection de livres, un rosaire béni par Mère Teresa). Il y a donc bien des traces de dévotions religieuses.

L’enquête pourrait certainement se poursuivre en interrogeant directement les inscrits mais pour l’instant, nous conclurons que Facebook a bien un intérêt anthropologique qui ne demande qu’à être exploré…