Daniel Müller et Thomas Sikor ont publié dans la revue Applied Geography un article très intéressant sur l’évolution du paysage rural en Albanie entre 1988 et 2003.
Les campagnes albanaises ont connu de grands bouleversements depuis la fin du régime communiste. L’Albanie est en effet le seul pays postsocialiste à être passé directement de la propriété d’Etat à la propriété privée des terres et ce dès 1991. En conséquence, la fragmentation de la propriété et des structures agricoles est ici très prononcée. On a aussi assisté à une libéralisation très rapide du marché des produits agricoles. Ces deux derniers points ont provoqué le remplacement des productions céréalières par une production de subsistance destinée à l’autoconsommation et aux marchés locaux.
Dans le même temps, le pays a connu une forte migration de sa population. Près de 20 % des Albanais auraient quitté le pays entre 1989 et 2001 et 8 % des habitants des zones rurales se seraient installés dans les grandes villes de Tirana et Durrës.
Les deux auteurs de l’article ont concentré leurs analyses (à partir d’images satellites de 1988, 1996 et 2003 et d’une enquête de terrain dans 100 villages) sur les districts d’Elbasan, Gramsh, Librazhd et Pogradec. Ces quatre districts ont été choisis pour la diversité de leurs paysages. Il s’agit de zones assez pauvres : alors que le seuil de pauvreté en Albanie est de 405 dollars, la moyenne des revenus est de 37 % en dessous de ce seuil à Librazhd, 35 % à Gramsh, 31 % à Pogradec et 29 % à Elbasan. Les villages de ces régions ont perdu 10 % de leur population entre 1991 et 1996 et 13 % entre 1996 et 2004.
Les terres ont été classées en 3 catégories : forêts, prairies et terres cultivées et l’attention a été particulièrement portée sur la déforestation et l’abandon des terres agricoles. Entre 1988 et 1996, la forêt a progressé de 3 % et a reculé de 3 % entre 1996 et 2003, les terres gagnées étant essentiellement transformées en forêt. Entre 1988 et 2003, la part des terres cultivées est passée de 26 à 19 % (4/5 des pertes ayant été enregistrées entre 1988 et 1996) tandis que les prairies sont passées de 30 à 40 % sur la même période. Ces changements d’occupation des sols sont plus prononcés dans les terres situées à basse et moyenne altitude.
Pour les auteurs, l’avancée puis le recul des forêts s’expliquent par, dans un premier temps, un relatif abandon des terres cultivées par les coopératives, puis par une exploitation illégale des forêts entre 1996 et 2003. Le recul des terres cultivées est le résultat des vagues migratoires et de la baisse de la rentabilité des exploitations agricoles.
Daniel Müller, Thomas Sikor, « Effects of postsocialist reforms on land cover and land use in South-Eastern Albania », Applied Geography, 26, 2006, p. 175-191.
